Une Bible

Vous avez probablement entendu parler de contradictions dans les Évangiles. Ou si vous êtes un lecteur attentif, vous les avez peut-être remarqué par vous-même. Oui, ces divergences peuvent être gênantes. Beaucoup de Chrétiens tentent de les harmoniser, et le résultat est acceptable dans la plupart des cas. Mais certains passages ne peuvent pas être harmonisés sans les tordre complètement pour leur faire dire ce que nous voulons entendre. Oui, il existe de vraies divergences dans les Évangiles et nous ne devrions ni les ignorer, ni en faire abstraction. Mais comment réagir ?

Examen du genre

La première chose à faire est de considérer le genre littéraire des Évangiles.

Le genre est une sorte de contrat entre un auteur et un lecteur. Par exemple, si un auteur commence par la formule « Il était une fois… », le lecteur s’attendra à un conte imaginée ou fictive, et il ne sera pas étonné de voir des éléments surnaturels tels que des animaux parlants ou des objets enchantés. Quand nous rencontrons la formule « basé sur une histoire vraie », nous comprenons que l’histoire sera globalement proche de la réalité mais que l’auteur a pris des libertés de modifier ou amplifier des faits s’il estimait que c’était nécessaire.

De même, en étudiant les Évangiles et en les comparant avec d’autres textes anciens, des érudits tels que Charles Talbert ou Richard Burridge sont arrivés à la conclusion qu’ils sont des biographies antiques.

Elles peuvent utiliser des termes mythiques comme le cas des biographies antiques de fondateurs de ville, d’empire, de religion ou d’école philosophique ;

L'auteur peut aussi prendre des libertés de modifier les détails des événements. Aristobule de Cassandréia (380 - environ 290 av. J.-C.) a, par exemple, pris beaucoup de liberté lorsqu’il rend compte des opérations militaires menées par Alexandre le Grand. Cependant, il est considéré comme un témoin digne de foi malgré quelques affabulations. Lucien de Samosate nous donne un exemple de combat singulier d’Alexandre, inventé par Aristobule :

C'est ainsi qu'Aristobule, ayant décrit le combat singulier d'Alexandre et de Porus, et lisant spécialement au roi ce morceau de son ouvrage, dans l'espoir qu'il lui concilierait surtout la faveur du prince, en raison des mensonges qu'il avait inventés pour rehausser la gloire d'Alexandre, et de l'exagération qu'il avait donnée à ses exploits réels, le roi prit le livre et le jeta dans l'Hydaspe, sur lequel ils se trouvaient naviguer, ajoutant : Je devrais, Aristobule, t'y jeter aussi la tête la première, pour t'apprendre à me faire soutenir de pareils combats et tuer des éléphants d'un seul coup de javelot. — Lucien de Samosate, Comment écrire l'histoire, 12.

Cela ne remet évidemment pas en cause l’existence d’Alexandre le Grand ou de la bataille de l’Hydaspe.

Agencement thématique des faits

Contrairement à une biographie moderne, une biographie antique ne traite pas toujours la vie du sujet suivant l’ordre chronologique ; son agencement des faits est plus thématique que logique ;

Nous retrouvons par exemple les trois tentations de Jésus dans le désert dans un ordre différent selon Matthieu ou Luc.

 

Matthieu 4

Luc 23

1

v3 : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.

v3 : Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu’elle devienne du pain.

2

v6 : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas

v7 : Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.

3

v9 : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores.

v9 : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas

Ce n’est pas un problème car le plus important est ailleurs, à savoir, Jésus a été tenté dans les trois domaines cités.

Compression du temps

Dans une biographie antique, l’auteur pouvait aussi se permettre d’omettre certains détails pour compresser le temps. En voici un exemple :

Matthieu 9

Marc 19

Luc 23

v18 : Tandis qu’il leur adressait ces paroles, voici, un chef arriva, se prosterna devant lui, et dit : Ma fille est morte il y a un instant ; mais viens, impose-lui les mains, et elle vivra.

v22-24 : Alors vint un des chefs de la synagogue, nommé Jaïrus, qui, l’ayant aperçu, se jeta à ses pieds, et lui adressa cette instante prière: Ma petite fille est à l’extrémité, viens, impose-lui les mains, afin qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. Jésus s’en alla avec lui. Et une grande foule le suivait et le pressait.

v35-36 Comme il parlait encore, survinrent de chez le chef de la synagogue des gens qui dirent : Ta fille est morte ; pourquoi importuner davantage le maître ? Mais Jésus, sans tenir compte de ces paroles, dit au chef de la synagogue : Ne crains pas, crois seulement.

v41 : Et voici, il vint un homme, nommé Jaïrus, qui était chef de la synagogue. Il se jeta à ses pieds, et le supplia d’entrer dans sa maison, parce qu’il avait une fille unique d’environ douze ans qui se mourait.

v49 : Comme il parlait encore, survint de chez le chef de la synagogue quelqu’un disant : Ta fille est morte ; n’importune pas le maître. Mais Jésus, ayant entendu cela, dit au chef de la synagogue : Ne crains pas, crois seulement, et elle sera sauvée.

Nous voyons que Marc et Luc donnent plus de détails : Jaïrus dit que sa fille est mourante, Jésus prend le temps de guérir une femme atteinte d’une perte de sang depuis douze ans, puis quelqu’un (des gens selon Marc) de chez Jaïrus lui annonce que sa fille est morte. Matthieu va droit au but en faisant dire au chef : “ma fille est morte il y a un instant”. Il y a contradiction dans les détails dû à la compression de temps faite par Matthieu, mais il y a convergence sur l’essentiel qui est de témoigner que Jésus a ressuscité la fille d’un chef de la synagogue.

Nous voyons un autre exemple lors de l’épisode du figuier maudit :

Matthieu 21

Marc 11

v18-22 : Le matin, en retournant à la ville, il eut faim. Voyant un figuier sur le chemin, il s’en approcha ; mais il n’y trouva que des feuilles, et il lui dit : Que jamais fruit ne naisse de toi ! Et à l’instant le figuier sécha. Les disciples, qui virent cela, furent étonnés, et dirent : Comment ce figuier est-il devenu sec en un instant ? Jésus leur répondit : Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi et que vous ne doutiez point, non seulement vous feriez ce qui a été fait à ce figuier, mais quand vous diriez à cette montagne : Ote-toi de là et jette-toi dans la mer, cela se ferait. Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez.

v12-24 : Le lendemain, après qu’ils furent sortis de Béthanie, Jésus eut faim. Apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; et, s’en étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Prenant alors la parole, il lui dit : Que jamais personne ne mange de ton fruit ! Et ses disciples l’entendirent. Ils arrivèrent à Jérusalem, et Jésus entra dans le temple. Il se mit à chasser ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple... Quand le soir fut venu, Jésus sortit de la ville. Le matin, en passant, les disciples virent le figuier séché jusqu’aux racines. Pierre, se rappelant ce qui s’était passé, dit à Jésus : Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit a séché. Jésus prit la parole, et leur dit : Ayez foi en Dieu. Je vous le dis en vérité, si quelqu’un dit à cette montagne : Ote-toi de là et jette-toi dans la mer, et s’il ne doute point en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrive, il le verra s’accomplir. C’est pourquoi je vous dis :Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et vous le verrez s’accomplir. 

Encore une fois, Matthieu compresse le temps. Pour lui, le figuier maudit sèche à l’instant, alors que pour Marc, il sèche le lendemain.

Divergences insignifiantes

Les auteurs de biographies antiques n’étaient pas aussi concernés que nous par les détails.

Même à notre époque, les témoignages indépendants qui diffèrent sur des détails mais concordent sur l’essentiel sont crédibles. On sait par exemple que les témoignages oculaires sur le naufrage du Titanic comportent des contradictions parfois assez importantes : pour certains, le navire s’est brisé en deux avant de sombrer, pour d’autres, il est resté entier ; Tous les témoins n’étaient pas non plus tous d’accord sur le titre du dernier morceau joué, la légende dit que ce fut « Plus près de toi, mon Dieu ». Mais le plus important est que les récits concordent sur l’essentiel, à savoir que le Titanic a existé et a coulé.

Il en est de même pour les Évangiles. Voici quelques exemples :

Jésus a-t-il porté sa croix jusqu’à Golgotha, ou a-t-on forcé Simon de Cyrène à prendre le relais ?

Matthieu 27

Marc 15

Luc 23

Jean 19

v32-33 : Lorsqu’ils sortirent, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, appelé Simon, et ils le forcèrent à porter la croix de Jésus. Arrivés au lieu nommé Golgotha, ce qui signifie lieu du crâne,

v21-22 : Ils forcèrent à porter la croix de Jésus un passant qui revenait des champs, Simon de Cyrène, père d’Alexandre et de Rufus ; et ils conduisirent Jésus au lieu nommé Golgotha, ce qui signifie lieu du crâne.

v26 : Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, pour qu’il la porte derrière Jésus.

v33 : Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne...

v17 : Jésus, portant sa croix, arriva au lieu du crâne, qui se nomme en hébreu Golgotha.

Jean dit que Jésus a porté sa croix tout le long du parcours, alors que les trois autres mentionnent l’intervention de Simon de Cyrène. Ce n’est pas grave car l’information essentielle ici est que Jésus a reçu une sentence de mort par crucifixion et qu’il a porté sa croix.

Un autre exemple : combien des deux brigands crucifiés avec Jésus l’insultaient ?

Matthieu 27

Marc 15

Luc 23

v38 : Avec lui furent crucifiés deux brigands, l’un à sa droite, et l’autre à sa gauche.

v44 : Les brigands, crucifiés avec lui, l’insultaient de la même manière.

v 27-28 : Ils crucifièrent avec lui deux brigands, l’un à sa droite, et l’autre à sa gauche. Ainsi fut accompli ce que dit l’Écriture: Il a été mis au nombre des malfaiteurs.

v32 : Ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient aussi.

v39-43 : L’un des malfaiteurs crucifiés l’injuriait, disant : N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous ! Mais l’autre le reprenait, et disait : Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes ; mais celui-ci n’a rien fait de mal. Et il dit à Jésus : Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne. Jésus lui répondit : Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis.

Matthieu et Marc disent que les deux l’insultaient, Luc dit un seul. Il y a divergence sur ce détail, mais le plus important ici est que Jésus a été crucifié avec des brigands. Marc souligne qu’il s’agit là de l’accomplissement d’une prophétie.

Dressage de portrait

Un portrait n’a pas la précision d’une photographie, mais sert à dépeindre le caractère d’un personnage. Une biographie antique dresse un portrait.

La généalogie de Matthieu en est un exemple :

Matthieu 1:1 Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.

Matthieu 1:17 Il y a donc en tout quatorze générations depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, et quatorze générations depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ.

Si vous examinez cette généalogie à la lumière du livre des Chroniques, vous verrez qu’il manque ici 4 générations. Pourquoi ? Il est probable que Matthieu utilise de la gématrie (additionner la valeur numérique des lettres et des phrases afin de les interpréter). En effet, 14 + 14 + 14 correspond à la gématrie du nom de David. Il est donc probable que Matthieu omette expressément 4 générations pour faire passer le message que Jésus est descendant de David. Il semblerait qu'il prenne la liberté de dresser un portrait au lieu de donner une précision photographique.

Conclusion

Y-a-t-il des divergences dans les Évangiles ? La réponse est oui. Cependant, nous devrions juger les Évangiles comme des biographies antiques avec des contradictions sur des détails qui ne remettent pas en cause l’essentiel. Nous ne devrions pas les juger avec les mêmes critères que les biographies modernes.

Ces divergences sont aussi une preuve que les auteurs des Évangiles ne se sont pas copiés les uns les autres. Ce sont des témoignages indépendants. Sinon, ils auraient tout fait pour masquer les contradictions. 

Cela voudrait-il dire que la Bible n’est pas parfaite ? Non. Son but est de rendre témoignage de la vraie Parole de Dieu : Jésus-Christ. Et pour cela, elle est suffisamment fiable bien que contenant des erreurs mineures. Celui qui fonde sa foi sur l’inerrance de la Bible, c’est-à-dire sur le fait de dire que la Bible est exempt de tous types d’erreurs, risque de perdre cette foi face à des éléments tels que mentionnés dans cet article. Il existe plusieurs autres exemples de divergences non réconciliables. Il vaudrait mieux plutôt fonder notre foi sur Jésus-Christ lui-même, le Rocher, la Parole de Dieu.